12.08.10

je me suis demandé parfois, combien encore je devais en repasser par là, replonger dans mes souvenirs et dans ma tête, en en ressortant que des débris collant à la peau. Ca devait être écrit quelque part. Des débris. Je recommencerai. C’est peut-être moi-même qui l’aie écrit.
Je me frottai le genou, pour en ôter les tâches. Existence insipide, sans goût. J’ai noté des mots en vrac dans mon calepin, sans en chercher de sens, ni même de fond. J’ai fixé les traces sur la vitre à mon côté gauche, longtemps je crois, suffisamment pour que, au bout d’un moment, je sois obligée d’allumer la lumière pour continuer à les fixer. Finalement, il se fit tard et je me décidais à partir.
Je me levai. Un vent frais était là et me caressait le visage. Je l’ai englouti dans la bouche et continuai à marcher.
Eva m’appela à cet instant là. Elle m’a demandé des nouvelles des filles, débitant de sa voix suraiguë ses questions n’attendant aucune réponse, sur leurs dents qui poussent, la petite souris qui passe, si la petite continuait à faire pipi dans son lit, à son âge, et puis si la grande m’avait parlé de son amoureux qui est tellement mignon avec ses petites joues. J’ai raccroché. Instinctivement, je me suis tiré quelques cheveux de la tête, puis j’ai un peu gratté derrière la nuque. J’ai frotté à nouveau mon genou, mais cette fois-ci, étrangement, l’autre.
Comme je m’y appliquai consciencieusement, une femme a fondu sur moi. En panique, en sueur, grosse, les yeux tous ronds. Elle m’attrapa le poignet, le visage à la renverse, déformé, la bouche en cris. « Vous allez bien ? Vous allez bien ? » hurlait-elle. Je me pris d’inquiétude pour elle, elle débordait de partout, rouge et transpirante. « Vous allez bien ? » elle serrait fort, extrêmement fort. Je la touchai alors, de ma main libre, d’un geste calme, caressant. Je retenais mes tremblements. Je fermai les yeux, et les ouvrai, très doucement, en esquissant un sourire serein, rassurant. Elle souffla, d’un grand soupir, comme un ballon qui se dégonfle, d’une large respiration, apaisée.

En rentrant, je contai ça à Buc. Il ricana. J’aimais bien Buc. Il était joyeux et me faisait sourire. Mais je souriais en silence parce qu’il n’était pas à moi.

Une fois, il m’a donné la salopette que je rêvais d’avoir. Ça a mis Aby dans une rage démente. Quand elle prit connaissance du petit cadeau, elle explosa. Elle bougeait les deux bras de haut en bas, avec un synchronisation étonnante, les canines en pointe vers moi et des gueulements rauques jetés à ma face depuis son petit corps. J’ai cru quelle allait vomir tellement elle ouvrait grand le trou de sa bouche. J’ai dû sacrifier ma salopette pour que ma sœur accepte de me laisser vivre là. Elle m’a souvent dit que ma présence la rendait malade, tout en s’épongeant son visage de vieille, en ajoutant combien elle était gentille, combien elle était bonne, combien ceci cela. Et quand elle disait à Buc que j’étais indigne de manquer autant de reconnaissance, il ricanait. Et elle geignait.
Un tintement me fit sortir de ces réflexions. La cloche japonaise d’Aby, à la brise extérieure, fit un ptit bruit. Le chien aboya. Des bruits de petits pas rapides s’approchèrent et projetèrent Eli et Nao à mon cou. Derrière leurs rires et leurs couinements de bonheur, je perçu le pincement sec de la bise fatiguée sur la joue de Buc par sa femme, le soupir de celle-ci et le petit rire sourd de lui. Pourquoi nous en étions arrivés là, je ne voulais pas m’en souvenir, mais un court instant, une forme de conscience m’avait frappé et avait fait remonter les larmes tout près de mes yeux.


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